Vendredi 9 novembre 2007 5 09 /11 /Nov /2007 01:50

3.    la fragilité des valeurs humaines

 

 

Ainsi, contrairement à ce que nous pourrions croire, des comportements inhumains peuvent être occasionnés par autre chose que de la haine ou de la colère. L’histoire de Martin en témoigne parfaitement. Dans le même ouvrage, une autre cause tout aussi inattendue parait provoquer la violence : c’est la fièvre.

 

Nous pouvons directement mettre ces considérations en relation avec l’essai de R. Antelme : la faim peut elle aussi être une cause de délire ultra violent, peut faire oublier amis, femme et enfants.

 

Par la suite, on a un lien beaucoup plus apparent avec ce qui a été dit lors de nos précédents commentaires quant à l’histoire de Martin ; les coups et humiliations permettent simplement de renforcer celui qui les fait subir dans une image de lui caractérisée par la force et le pouvoir, par la distinction entre lui et les faibles : c'est ici la soif de force, de pouvoir, de domination qui rend violent.


Dans l’ouvrage de P. Declerck, l’idée que la faim engendre l’oubli des valeurs humaines est élargie à toute souffrance, toute douleur. Patrick Declerck évoque aussi la laideur et l’odeur. Devant la différence, devant les malheurs, nous aurions tendance à haïr :


Ces réflexions semblent nous amener à un point de vue fort négatif sur l’homme (développé aussi dans mon article appelé l'homme, un être inhumain), qui n’agit que selon ses tripes, en faisant passer sa douleur avant tout, en écrasant pour mieux assouvir sa soif de puissance et pour amuser une curiosité morbide.

 

Néanmoins, c’est face à l’adversité que les valeurs transparaissent le plus, que l’humanité montre sa force est ses limites. Nous sentons bien que des auteurs qui n’auraient pas continué de croire malgré tout en une certaine force des valeurs n’auraient pas écrit ces ouvrages. Dans L’espèce humaine, il y a des moments de solidarité et de partage, par exemple. Dans La fièvre, le caractère pathologique et cruel est mis en avant. En d’autres termes, même s’il semblerait qu’un rien déclenche des comportements inhumains, qu’ils peuvent surgir même sans raison, cela ne nie pas l’humanité, l’altruisme. Le simple fait de pointer ces moments de folie, d’inhumanité, comme pour les dénoncer, c’est affirmer l’importance de nos valeurs. Autant l’homme surprend par l’absurdité de sa violence, autant il surprend lors de sa résistance, de son attachement à ses valeurs, lors de situations difficiles.

 

 

4.    Le rapport entre corps et volonté

 

 
Dans L’espèce humaine, nous avons d’ailleurs affaire à plusieurs cas de solidarité. La volonté d’aider l’autre existe, au détriment parfois de sa propre santé, de ses propres besoins corporels. Des comportements que l’on peut qualifier d’héroïques sont donc autant des possibles de l’homme que l’inverse. Nous allons voir qu’un tel comportement est d’autant plus difficile que la volonté et le corps sont intimement liés.


Souvent, nous sommes confrontés à des discours volontaristes, qui prônent un dépassement de nos facultés corporelles par la volonté. Néanmoins, ici, il est difficile de dire si c’est la volonté ou le corps qui dépasse l’autre. Nous pouvons aller jusqu’à avancer que c’est la volonté qui se croit incapable de continuer, tandis que le corps continue de porter l’homme. Le corps est une limite, il impose la souffrance, mais il  apparaît aussi comme la condition de possibilité de dépassement de cette dernière.

 

Notons aussi que l’auteur relève un point très important concernant l’idée que le corps et la volonté s’entremêlent. Les deux sont interdépendants, et l’un peut dépasser l’autre, mais pas aller à l’encontre de ce dernier. Ainsi, il est très dangereux d’opposer la volonté au corps.



Dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio, des considérations sur la corporéité et la volonté traversent tout son ouvrage. Dans La fièvre (pp.9-60), on peut déduire que c’est un dysfonctionnement du corps qui conduit à un dysfonctionnement de la volonté (de la violence presque gratuite et des idées malsaines).  Dans Le jour où Beaumont fit connaissance avec sa douleur(pp.60-86), on a aussi affaire à des troubles de la volonté liés à la souffrance. En bref, ce que l’on peut souligner encore, c’est cet empiètement perpétuel entre le corps et la volonté.

 

 

5.    la « liberté » du « non » à la vie

 

 
Nous pouvons maintenant nous demander si la volonté présentée ci-dessus peut prendre sa propre mort comme objet. Avec ce que nous venons d’examiner, nous avons un premier argument qui semble contredire cette idée : en effet, il parait contradictoire que la volonté puisse aller à l’encontre d’un bien pour le corps, qui demande à se maintenir.


Ce qui est paradoxal, c’est que dans chaqueouvrage,
on trouve l’affirmation, le « oui » à la vie, la résistance face à la mort, qui contraste la pure envie de mourir que le suicidaire revendique. Les auteurs se rejoignent tous sur deux points : il semblerait que l’homme puisse décider de mettre un terme à sa vie, mais il vit aussi un acharnement à être, une perpétuelle affirmation de son existence.

 

Pour résoudre l’ambiguïté apparente, il faut se demander si l’homme qui décide de mettre fin à ses jours en a vraiment la volonté, si c’est une réelle expression de sa liberté, ou, au contraire, si ce n’est pas plutôt la traduction d’une fuite, d’un abandon, qui préexiste, est déjà là avant l'envie de mourir.

 

 

Conclusion

 

 
Ce qui parcourt tous les thèmes, c’est l’idée que la fuite est un comportement pathologique de l’être humain. Le suicide, comme la folie, témoigne de l’envie de vivre dans un « ailleurs ». Nous avons vu que cette envie enfermait la personne ; la privait de monde et de projet. Ce mouvement, caractérisé par la fermeture (spatio-temporelle, psychique et sociale) rend à son tour compte d’un sentiment d’inadéquation, d’une rupture du lien.

 
Peut-être que les sentiments d’humiliation, de rejet ou de mépris précèdent cette rupture, mais peut-être est-ce l’inverse. Qu’on soit dans la démence parce qu’une frontière a été préalablement établie (par de l’inhumain, par le constat que nos valeurs sont fragiles) entre nous et autrui ou qu’on établisse une frontière à cause de notre folie – dans les deux cas donc – on se retrouve enfermé et non libre. Ce qui peut apparaître comme un choix de la mort n’est en fait que la traduction en acte de la privation de liberté que le sujet vit, de son emprisonnement en lui-même.

 
Tout cela fait ressortir alors l’idée qu’il faut affirmer la vie, affirmer la liberté, ainsi que les valeurs. La liberté par rapport à la mort n’est dès lors plus celle de décider de quand nous allons mourir (et, dans la même logique, elle n’est pas non plus choix de se replier dans un ‘ailleurs’, puisque nous avons montré qu’il était enfermement).

Par Olivier Delagrandedis
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