Samedi 10 novembre 2007 6 10 /11 /Nov /2007 01:44

Ouvrages lus :

 

 

- Robert Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1978  (essai philosophique et biographique sur la vie dans les camps de concentration)

- J.M.G. Le Clezio, La fièvre, Paris, Gallimard, 1965 (recueil de nouvelles)

 - P. Declerck, Les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2001 (ouvrage anthropologique et psychanalytique concernant les clochards)

 

Thèmes abordés :

-         L’absence, une sorte de folie

-         L’humiliation, la cruauté (ou l’homme comme être inhumain)

-         La fragilité des valeurs humaines

-         Le rapport entre corps et volonté

-         La « liberté » du « non » à la vie

 

 

Introduction

 
 

            Commençons par présenter brièvement les thèmes choisis. Tout d’abord, nous aborderons l’absence. Nous utilisons ce terme par opposition à la présence. L’homme a la capacité de s’extraire du lieu et du temps dans lequel il est. Cette fuite du réel comporte un risque. Nous verrons que l’enfermement dans un « ailleurs » est caractéristique d’une pathologie que les auteurs n’hésitent pas à caractériser de folie.

 
            Nous verrons ensuite en quoi ce comportement peut être causé par l’humiliation et le mépris ; par la cruauté dont l’homme est capable. Si l’homme est celui qui est capable de distinguer l’humain de l’inhumain, il est aussi le seul dont le comportement peut être qualifié en ces termes.

 
            Ces considérations nous mèneront à caractériser la « fragilité des valeurs humaines ». Malheureusement, ce genre de comportements méprisants et violents ne sont pas causés que par la haine, l’obéissance par peur ou la colère. Bien souvent, les valeurs sont éclipsées par d’autres causes telles que la faim, la fièvre, l’estime de soi, ou encore par une simple absence de réflexivité.

 
            Nous ferons ensuite un rapport entre l’humiliation et les mécanismes de résistance volontaire qui peuvent se créer par rapport à cette dernière. Nous montrerons que le corps est à la fois une limite, qui reçoit les coups et souffre, une entrave à la volonté ; mais aussi comment il peut la transcender, la dépasser, et vice versa. Nous expliquerons en quoi le corps et la volonté sont en fait intimement liées et en quoi ils empiètent sans cesse l’une sur l’autre.

 
            Enfin, nous clôturerons en nous demandant si cette volonté peut aller jusqu’à choisir la mort. A plusieurs moments dans les œuvres lues, les auteurs semblent parler d’un choix, d’une liberté de décider de mourir. Néanmoins, très vite, ils nuancent leurs points de vue. En réalité, la mort est niée, la vie sans cesse affirmée. C’est lors d’un repli, d’un abandon, que l’on envisage de fuir la vie, qui peut-être nous a déjà été retirée…

 
            Notons qu’un choix difficile par rapport aux citations qui figurent dans ce travail a du être opéré, c’est pourquoi les extraits qui auraient pu être choisis pour expliciter les différents points de vue des auteurs ont été placés en annexe et y sont commentés.


1.    L’absence, une sorte de folie

 

P. Declerck pointe chez les clochards une sorte d’inadéquation, d’« ailleurs ». Le clochard est absent du monde réel, d’où le lien que l’on peut faire avec le rêve. A priori, il semblerait que Patrick Declerck ait une vision négative du rêve, mais nous verrons que c’est l’enfermement dans ce dernier qui est incriminé. Rêver, c’est partir un peu ; peut-être est-ce aussi mourir un peu. Nous avons la confirmation de cette interprétation plus loin :


L’auteur creuse l’idée de « bêtise », d’absence de pensée. Le clochard vit dans un ‘ailleurs’ qui est pincipalement relationnel ; il évolue en dehors de la relation. La société le rejette. Il est aussi absent mentalement, s’enfuit, s’abandonne : dans le rêve, dans la drogue, … Dans de nombreux moments de l’ouvrage, l’importance de l’alcool dans le mode de vie des clochards est citée. Enfin, explicitement, l’auteur parle de cette absence comme d’une pathologie, qu’il n’hésite pas à mettre en parallèle avec une psychose. Le clochard est absent de la société, du monde, des relations, mais aussi de lui-même, ainsi l’illustre l’extrait suivant :

 

« La grande désocialisation est, avant tout, une pathologie du lien. Du lien à soi-même, comme du lien aux autres et au monde »[1]

 
Dans l’ouvrage de fiction de J.M.G. Le Clezio, nous trouvons des considérations similaires à propos du côté pathologique de l’absence. Dans le chapitre appelé Le jour où Beaumont fit connaissance avec sa douleur, en page 75, il
mentionne la prise d’alcool et de médicaments. En page 78, on décèle un sentiment d’incompréhension « vous comprenez » est répété sans cesse, compulsivement, par le personnage Beaumont. Le chapitre évoque la solitude et la douleur ; on peut noter qu’il y a, ici encore, une corrélation entre la force du lien social et l’absence :

 
Dès maintenant, on peut dire que l’absence, ou la folie, peut être due à une pathologie du lien, mais que l’on peut prendre le problème à l’envers aussi : la démence, passagère ou non, détruit le lien. Il est parfois difficile de savoir quel phénomène a précédé l’autre : est-ce le manque de lien qui a rendu fou ou la folie qui a cassé le lien ?

 

Robert Antelme, dans son essai philosophique, pointe lui aussi très bien le côté risqué et pathologique de l’enfermement dans un ailleurs, dans une fuite du monde, notamment dans le rêve. Ce qui est mis en évidence ici, c’est bien le risque de rester enfermé, prisonnier dans un ailleurs qui n’est pas le réel, l’ici et le maintenant, toujours par rapport à autrui, à la relation. Plus loin, nous avons la confirmation que ce n’est pas le rêve ou les souvenirs en tant que tels qu’il faut éviter, mais le risque qu’ils comportent d’enfermer, de rendre absent.


A l’absence s’opposent la présence et la conscience de soi dans un monde avec autrui. La présence ouvre un monde, tandis que l’absence le ferme, est une fuite qui casse le lien. Il n’y a plus place pour l’existence, pour le projet ; juste un « repli ponctuel », une sorte d’enfermement dans un point. Ce mouvement de repli n’a rien de réflexif.

 

 
2.                L’humiliation, la cruauté (ou l’homme comme être inhumain)

 

 
L’humiliation peut être une des causes de l’absence. En effet, pourquoi vouloir tisser des liens avec une humanité cruelle (remarquons l’ironie de cette juxtaposition de termes qui peuvent paraître antinomiques) ?

 
L’humiliation est caractérisée par le mépris, l’écrasement, et donc par un certain mouvement de dissociation. Le mépris instaure une relation hiérarchique entre un individu ou un groupe et d’autres qui n’y appartiennent pas. On comprend donc aisément en quoi cette attitude peut créer le sentiment d’inadéquation.

 
L’humiliation permet le mépris, et, dans l’œuvre de Robert Antelme, autorise et justifie les coups. Notons que dans ce même bouquin est souligné combien l’humiliation est une forme de violence extrême. En effet, on pourrait croire que les détenus, haineux envers leurs tortionnaires, voudraient surtout les frapper ou les tuer en retour. En réalité, ils estiment que la souffrance infligée par l’humiliation est bien pire, et imaginent parfois la faire subir à leurs ennemis.

Dans le roman de Le Clezio, à la fin du chapitre Martin (dès la page 167), nous avons affaire à l’humiliation de ce dernier par des enfants de son âge. Il n’y a pas de raison apparente à ce comportement. On remarquera la similitude avec celui qu’avait d’ailleurs Martin peu avant, se réjouissant du pouvoir qu’il exerçait sur un insecte.

 
Il semblerait que l’on puisse humilier, être cruel, par jeu. Il semblerait que l’homme, celui qui définit ce qui est humain, puisse ne pas l’être parce qu’il est peut-être fasciné par le pouvoir que l’humiliation lui procure. Peut-être n’est-il aussi inhumain que pour s’amuser…



[1] P. Declerck, Les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2001, p.365

 

Par Olivier Delagrandedis
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